Rencontre au panthéon du jazz. Duke Ellington le
maître de jazz, créateur d'une oeuvre immense parmi les plus significatives du 20ème siècle, pianiste, chef d'orchestre et arrangeur de génie, est l'un des grands légataires de l'héritage musical
de l'Amérique. John Coltrane est le fer de lance du mouvement avant-gardiste dans le jazz des années soixante ; il en a fait exploser les conventions, créé une oeuvre mystique et lumineuse et a
entraîné à sa suite la musique dans une effervescence de sons. Ici pas de choc des titans ; les deux géants, accompagnés de Jimmy Garrison et Elvin Jones ou de Aaron Bell et Sam
Woodyard, vont dans le sens l'un de l'autre,tout en finesse et en virtuosité,sans que ne s'altèrent en rien l'intensité, la luminosité et la dimension en tous points exceptionnelle de ce qui se passe sous nos
oreilles.
Duke fournit presque l'ensemble des compositions et si l'ambiance est plutôt swing et décontractée, entraîné par les envolés
magistrales de Trane , il pousse les thèmes dans des sphèresd'une totale contemporanéité.
Il n'y a qu'à écouter les premières mesures de "In A Sentimental Mood" pour comprendre les sommets qu'atteignent ici les deux monstres
sacrés
Peut-être jamais un titre d’album
n’aura aussi bien décrit l’enregistrement qu’il contient. Rien de moins que l’un (le ?) des plus beaux albums du plus grand pianiste be bop, l’un des rares qui côtoya les strates
géniales arpentées par Charlie Parker. Volubile, souple, complexe, véloce, ayant du goût pour les mélodies, il est un modèle d’ingéniosité et de délicatesse.
Les véhémences de ses traits trouvent ici en Ray Brown –remplacé par Curley Russell sur la seconde partie de l’album - et Max Roach
une charpente à la démesure de ses estafilades poétiques et virtuoses.
Un piano fiévreux et étourdissant dont les touches, artificiers exaltés, énoncent les formes d’une certaine modernité, pour
l’éternité.
"Blues Pastel", titre ironique pour un album dont le répertoire n’est que partiellement composé de blues mais dont chaque morceau est empreint de sa force et de sa
douleur.
Les interprétations de Nina Simone sont puissantes, de grandes envolées pianistiques aux rythmes proches de la transe, le
grain si particulier de sa voix charnelle, profonde, oscillant entre velours et âpreté.
Elle narre l’amour déçu, la faiblesse des hommes, la bassesse de la nature humaine avec un ton acide et corrosif, trahissant
les blessures et l’amertume de sa communauté pour qui elle n’hésite pas à s’engager. Car toujours,à l'époque des mouvements de revendications noires, le blues de la Diva
révoltée se fait l’écho de sa conscience politique tranchante et de son implication dans les combats pour les droits civiques.
Ici, la grande prêtresse se montre sous toutes ses facettes : sereine, militante, émouvante, révoltée.
Ellearrache les tripes, l'âme
et le cœur pour envahir les moindres recoins de l’être et le laisser dans un absolu abandon.
Formation mythique, le quartette unissant
Thelonious Monk et John Coltrane s'est produit au Carnegie Hall pour deux concerts donnés le 29 novembre 1957 avec une rythmique constituée du contrebassiste Ahmed Abdul-Malik et du batteur
Shadow Wilson. Aucun enregistrement documentant ce périple ne semblait exister, jusqu'à ce qu’en février 2005, Larry Applebaum trouve sur les étagères de la Library Of Congress
des bandes sur lesquelles on peut lire "Carnegie Hall Jazz 1957". Quand il voit marqué au dos de l'une d'entre elles "T. Monk", il comprend qu'il tient une pépite entre les mains.
Près d'une heure de bonheur absolu durant lesquelles le quartet enchaîne des classiques Monkiens attaqués avec un mordant,
une énergie joyeuse en tout point jouissifs.
Les enchevêtrements synergiques des deux musiciens font merveille, Coltrane ne court pas simplement les
accords mais structure ses solos sur la plénitude des idées mélodiques et rythmiques de Monk. Le pianiste le laisse voler sur les courants aériens ascendants de l'énergie créés par le tandem
basse/batterie avant de faire valoir ses droits de docteur es tensions-et-dissonances, ponctuant le discours de complexités rythmiques et harmoniques qui semblent encore stimuler l'exploration du
saxophoniste dans une osmose à chaque instant renouvelée.
Qui plus est, la prise de son est excellente.
Que rajouter sinon que la "Library of congress" estime détenir quelques 2,5 millions d'enregistrements radio dans tous les
formats possibles…
Johnny Griffin, en son temps mercenaire admirable des Jazz Messengers et partenaire de choix de Thelonious Monk,est un saxophoniste au lyrisme incisif, capable d’évoluer sur tous les tempi, bolide intrépide aux soli éclatants et gorgés de blues.
Il est ici associé à deux autres monstres du saxophone - Hank Mobley et John Coltrane - pour une bataille à trois voix à l’atmosphère de jam session pleine de passion et de camaraderie.
Rencontre miraculeuse puisque John Coltrane n’était initialement pas prévu au programme, Griffin le rencontrant sur le chemin du studio de Rudy Van Gelder lui suggère alors de se joindre à la fête.
Ainsi s’improvise une rencontre de titans soutenue par une équipe superlative, la trompette de Lee Morgan débordante de morsures effrontées, les propulsions d’Art Blakey, la basse de Paul Chambers pleine et profonde, les doigts de Wynton Kelly écrasant ses touches au blues ivoire.
Chacun, dans des styles très différents - Griffin comme à son habitude mordant et rentre dedans, Coltrane plus abstrait, se jouant des harmonies, et Hank Mobley privilégiant la mélodie – fait preuve d’une inventivité inouïe, déroulant ses circonvolutions complexesà la vitesse d’un cheval au galop.
On sort de ce disque hors d’haleine, fasciné de ces joutes que l’on imagine volontiers se poursuivre tout au long de la nuit.