En juillet 1959, dans la partie d'un hôpital
new-yorkais réservée aux Noirs, une femme de quarante-quatre ans se meurt. De la vie de Billie Holiday, tout a déjà été écrit, de l'amour vache aux ruptures, de sa solitude profonde et obsédante
comme des pires affronts qu'elle dut supporter. La diva du blues a connu la taule et la gloire, les bordels et les palaces, le désespoir amoureux, l'errance, la solitude, l'alcool, la drogue. Qui
mieux que Billie Holiday pourrait incarner la mélodie désenchantée de "Solitude" ?
Malgré l'usure du temps, malgré les excès, ou peut-être bien grâce à tout cela, la native de Baltimore n'a jamais été aussi touchante et émouvante. La voix est puissante, étrangement rauque, déjà vulnérable, mais ce n'est pas encore la fêlure des derniers enregistrements, où Lady Day apparaît incertaine, vacillante, douloureuse. Prenez le temps d’écouter cette voix, ce n'est pas du blues, vous n'avez jamais entendu chant aussi lent, aussi paresseux, une telle manière de traîner. Ecoutez-la bien, jusqu’à ce que vous arriviez à rentrer dans son rythme intime, à dévoiler ses secrets bien cachés.
Découvrez Billie Holiday!
Art Blakey crée les Jazz Messengers avec
Horace Silver en 1954. Lorsque ce dernier quitte le groupe en 1956, le batteur, loin de déposer les baguettes, prend le virage d’un jazz résolument soucieux de
proclamer son héritage, l’esprit du blues et du gospel. Dans le monde entier, le groupe fait triompher un swing simple, généreux et déchaîné qui ne renie pas d’évidentes attaches avec la
danse.
L'équipe de jeunes et talentueux musiciens qui enregistre "Moanin'" est sans aucun doute la meilleure de toute la longue carrière de la formation. Outre Lee Morgan à la trompette, Bobby Timmons au piano et Jymie Merritt à la contrebasse, Blakey s'est trouvé un nouveau directeur artistique en la personne du saxophoniste et compositeur Benny Golson. Cet album plus pensé pour les pieds que pour la tête contient deux titres tout à fait incontournables. "Moanin’", véritable choc pour le public qui, grâce au climat torride et à l’énergie inépuisable qui l’habitent, fut une sorte d'hymne « funky » pour toute une génération, et la célébrissime "Blues March" que Frank Ténot et Daniel Filipacchi vont bientôt choisir comme indicatif de leur émission « Pour ceux qui aiment le jazz » et qui va, du même coup, devenir un titre culte pour des milliers d’auditeurs français.
"Moanin’" est en conclusion totalement jubilatoire, une machine implacable à faire dandiner les corps y compris les plus rétifs.
Découvrez Art Blakey!
Seul Oscar Peterson, un des plus grands pianistes de l'histoire du jazz, pouvait donner naissance à un tel chef d'oeuvre de swing.
Avec une rythmique en or massif, Ray Brown à la contrebasse et Ed Thigpen à la batterie, le pianiste canadien nous laisse apprécier la précision et la rapidité de son jeu ainsi que sa capacité à se tenir au plus près de l'exigence du swing dans ce qu'il a de plus organique. Ray Brown, vieux compère d'Oscar Peterson et véritable pilier du trio, est une référence d’excellence, de solidité et d’intelligence musicale. Ed Thigpen, parfois surnommé « le batteur des intellectuels », fait plus que jamais preuve d’une puissance rythmique inventive et subtile.
Cette recherche permanente, tant au niveau mélodique et harmonique que rythmique, l'infaillible complicité des partenaires et cette fougue, cette allégresse totalement irrésistibles qui émanent de chaque plage du disque concourent à faire de ce "We get requests", qui reçut en son temps un accueil fracassant, un des monuments de l’histoire du jazz.
En 1964, la quête folle de John Coltrane pour une musique universelle prend une nouvelle dimension avec la sortie de "A Love Supreme". Conçu comme un chant de l’âme, ce disque lumineux expose, plus que tout autre, le profond mysticisme qui anime depuis toujours l'oeuvre du musicien.
Cette suite composée en quatre temps : Acknowlegment, Resolution, Pursuance, Psalm, comme quatre étapes de l’être vers sa rédemption, représente un aboutissement. Accompagné par son quartet historique, le pianiste McCoy Tyner, le batteur Elvin Jones et le bassiste Jimmy Garrison, le saxophoniste accouche d'une œuvre à la fois visionnaire et accessible, d'une intensité poignante et d'une profonde sensibilité.
Capable de la plus extrême douceur comme de la plus grande violence, John Coltrane s'y laisse aller à quelques furieuses envolées atonales, mais sans jamais omettre de poser avec soin quelques motifs mélodiques clairs auxquels peut s'accrocher tout au long de l'album l'oreille incertaine d'un auditeur inexpérimenté. A Love Supreme est une transe, l’offrande du plus profond de soi ; jamais le jazz n’a été porté à un tel point d’exaltation.
Le 25 juin 1961, le Village Vanguard, célèbre club de New-York, accueille l'un des trios les plus aboutis que le jazz nous ait offerts : Bill Evans est au piano, Scott LaFaro à la contrebasse, Paul Motian à la batterie. Les trois partenaires, rompant avec la tradition où contrebassiste et batteur se cantonnaient à un rôle d'accompagnement, se livrent à une véritable improvisation à trois et jettent du même coup les bases de ce qui sera désormais l’art du trio en Jazz. Rarement un trio aura atteint un tel niveau de communication ; certains n’ont d’ailleurs pas hésité à parler de télépathie. Au lyrisme impressionniste de Bill Evans, LaFaro répond par une ligne de basse véloce et chantante, tandis que Paul Motian souligne le discours avec délicatesse par ses effleurements et ses éclats de cymbales. Malheureusement, la mort tragique du contrebassiste quelque temps après cet enregistrement mit un terme aux explorations de ce trio d'exception.













