Porté par la polyrythmie élastique de Max Roach, Clifford Brown s’impose en véritable artificier de la trompette : sonorité généreuse et chantante, articulation parfaite, aisance technique à toute épreuve, sens mélodique inouï. Les deux hommes s’associent en 1954 pour constituer avec Richie Powell au piano, l’excellent Harold Land au saxophone ténor et George Morrow à la contrebasse, un quintette explosif proposant un hard-bop éblouissant, euphorique, au swing fiévreux, qui n’a rien à envier aux Jazz Messengers. Premier disque ensemble et déjà un coup de maître. Lyrisme, jaillissement ininterrompu de chorus en haute voltige, le plaisir de jouer est ici palpable, sans esbroufe ni faux semblants. "Jordu" de Duke Jordan trouve ici sa version définitive et les deux compositions de Brownie – l’orientalisant "Daahoud" et le pétillant "Joy Spring" - comptent depuis lors parmi les standards incontournables du genre. Un inégalable bonheur pour des générations d'inconditionnels.
Le père de l’orgue Hammond entouré de la fine fleur de la maison Blue Note, le trompettiste Lee Morgan, le tromboniste Curtis Fuller, Lou Donaldson au saxophone alto, Tina Brooks au ténor, Kenny Burrell, qui se partage la guitare avec Eddie Mc Fadden et, selon les titres, Donald Bailey et Art Blakey à la batterie, pour un répertoire on ne peu plus terre à terre, suintant le blues, ancré dans le gospel, transpirant la soul. Le jeu inépuisable et généreux de Jimmy Smith s’enracine totalement dans les tréfonds de la musique afro-américaine. Chaque touche de son orgue aux allures de chaudière fait monter la pression avec une science démoniaque de l’envoûtement, nous enfonce dans une moiteur euphorique et on se prend à ronronner de concert avec le roi du B3.
Totalement jouissif.
En trio avec Miroslav Vitous à la contrebasse et Roy Haynes à la batterie, Chick Corea, nourri de classique et attaché à ses racines latino-européennes, enregistre en 1968 un album lumineux à la beauté convulsive, un jazz pur, inventif, sans artifices ni concessions. Le jeu alerte et éblouissant du pianiste croise les lignes précises et tortueuses du bouillonnant contrebassiste tchèque sous les déluges du polyrythmicien Roy Haynes.
Dans une fantastique impression de cohésion, les harmonies se cherchent et se trouvent, s’intègrent toujours dans une architecture complexe, ingénieuse et surprenante. Dans cette urgence exacerbée, les échanges prennent alors tout leur sens, instants de beauté pure, violemment charnels, transportant sans cesse l’auditeur d’étonnement en éblouissement.
Après six années d’une fulgurante carrière, Eric Dolphy enregistre en février 1964 avec un quintette incisif et ardent comprenant le trompettiste Freddie Hubbard, le vibraphoniste Bobby Hutcherson, le bassiste Richard Davis et le batteur Tony Williams un chef d’œuvre à la charnière du bop et du Free Jazz. Saxophone alto, clarinette basse, flûte égrènent une musique incroyablement fraîche et déroutante, suite d’images aussi variées que novatrices, équilibre parfait des passages construits et savamment déstructurés. Mélodies mystérieuses et suggestives, zébrures, hachures, délires aériens, en véritable passeur Dolphy fait preuve d'une insolente liberté et laisse libre cours à ses échappées folles.
Disque difficile mais essentiel, "Out to Lunch" est l'un des piliers d'un jazz libéré, une démarche poétique, qui loin de tout intellectualisme choisit de faire la synthèse d’une tradition dont il prend plaisir à éclater les formes pour en extraire le suc.
H.U.M., c'est une longue histoire, un rendez-vous discographique d’un trio à épisodes qui se reforme tous les vingt ans - 1960, 1979 et 1999 - avec comme fil rouge "Airegin", le thème de Sonny Rollins . L’art d’évoluer en se restant fidèle. Daniel Humair, l’un des batteurs les plus talentueux qui soient, inventif et imprévisible, René Urtreger, pianiste attentif, généreux au jeu ancré dans le bop, flamboyant et ingénieux, et Pierre Michelot, contrebassiste à la sonorité naturelle, ronde, profonde et précise. Autant dire que le batteur, le pianiste et le contrebassiste ont eu le temps, entre chaque album, de mûrir ce qu’ils avaient envie de se (nous) dire. Peu importe le sens de la visite, chaque époque livre une plénitude nouvelle. De la vélocité jubilatoire du premier enregistrement aux mélodies lumineuses et immatérielles du dernier, l’échange marque leur musique. Souple conversation d’un triptyque à trois voix qui dynamise et renouvelle un discours musical entamé il y a 40 ans.













