Clifford Brown, figure météorique géniale de l’histoire du jazz, mort en 1956 à vingt-cinq ans, dans un accident de voiture, est la synthèse brillante de tous les acquis du jazz et s’impose comme l’un des meilleurs trompettistes de sa génération. Improvisateur flamboyant à la sonorité ronde et très cuivrée, au sens de l’attaque prodigieux, il enchaîne, sans jamais tomber dans l’esbroufe, ses longues phrases d’une fluidité rare, d’une pureté et une cohérence proprement stupéfiantes. Accompagné par un sextet de rêve composé d’Art Blakey à la batterie, de Gigi Gryce à l’alto et de Charlie Rouse au saxophone ténor, de John Lewis au piano et Percy Heath à la contrebasse, il fait preuve tout au long de cet enregistrement, à mi-chemin entre le bop pur et dur et le hard-bop naissant, d’un sens mélodique exceptionnel. Un album dense et lumineux qui n’a pas fini de faire tourner les têtes.
Sonny Rollins, artiste flamboyant au souffle épique, se propulse littéralement au firmament des grands stylistes de l'instrument avec un album manifeste magnifique dont le nom lui restera à jamais associé. Influence majeure de son époque, il joue avec une candeur hors du commun, immédiatement reconnaissable à la puissance physique de sa sonorité ainsi qu’à l’engagement absolu de ses improvisations au lyrisme intense. Ses improvisations, loin de n’être que cérébrales, sont l’expression directe de sa voix intérieure. Illuminées de générosité, elles conservent le sens de la danse ainsi qu’un chant de liberté, joyeux et foisonnant d'influences de ses racines caribéennes.
Pianiste du nouveau quintette de Miles Davis depuis 1963, Herbie Hancock suit les conseils de son Pygmalion, épure ses improvisations et laisse, dans son mythique Maiden Voyage, respirer son chant modal comme pour mieux accueillir le discours de ses partenaires.
La musique, alliant accessibilité, innovations avant-gardistes et virtuosité réfléchie, est à la fois précise, sophistiquée et surtout animée d'un swing infiniment sensuel.
Entouré des musiciens du quintette de Miles : le contrebassiste Ron Carter, le batteur Tony Williams et le saxophoniste ténor George Coleman auxquels est venu se joindre le trompettiste Freddie Hubbard, cette recherche de la simplicité mélodique le conduit à écrire d'admirables thèmes parmi lesquels "Maiden Voyage" et "Dolphin Dance", depuis lors standards incontournables du répertoire du jazz moderne, et à développer une atmosphère envoûtante d’une rare intensité.
Bud Powell fut à la fin des années quarante l'un des principaux créateurs du be-bop avec Dizzy Gillespie et Charlie Parker. Pianiste à la technique ébouriffante, il dévoile dans son jeu une intensité, une ferveur et une inventivité qui le classeront au panthéon de l’art pianistique. Ces sessions en trio (il y est accompagné par Curly Russell et Max Roach ou George Duvivier et Art Taylor), gravées pour Blue Note durant une période de répit, avant que la drogue, les tourments et les hôpitaux psychiatriques altèrent et interrompent définitivement une œuvre d’exception, touchent à l’évidence. Vitesse et précision, lignes dures et sinueuses, un langage intense et abstrait : on le voit, toujours au bord de la rupture, tenter sans fin de faire reculer ses propres limites. Bud a tant de choses à dire, qu’il semble ne jamais vouloir s'arrêter. Comment ne pas être touché par une telle personnalité, totalement habitée par l’incandescence de son chant intérieur?
Nat King Cole eut deux carrières même s’il n’y eut pas, à proprement parler, de scission radicale entre ces deux époques. Celle d’un authentique pianiste d’exception, dont l’influence se fit sentir sur plusieurs générations, et celle du chanteur de charme, crooner dandy qui, dès le début des années cinquante - grâce à des tubes comme "Mona Lisa" ou « Unforgettable » - envahit les hit parades et les shows télévisés. Révolutionnaire suave et discret, il a eu l'idée de monter un trio piano-guitare-contrebasse, forme novatrice parmi les plus créatives et inspirées du moment, qui devait faire école. Cet album de 1956 enregistré en pleine gloire est la cinglante réponse du King à tous ceux qui crurent pouvoir remettre en cause sa légitimité de jazzman.
Retrouvant son élégant et inventif piano, il reprend quelques-uns des grands thèmes qui l'ont fait connaître, sa voix sensuelle ne servant ici que le swing. Sur chaque titre le trio, exceptionnel de cohésion et de souplesse, est complété par un invité : Lee Young à la batterie, Jack Costanzo aux bongos, Harry "Sweets" Edison à la trompette…
Un bijou de musicalité et de swing de l'un de ces quelques jazzmen qui ont eu l’élégance de ne pas tout à fait laisser le jazz dans l'état où ils l'avaient trouvé.













